Voici la transcription de mon interview de ce matin sur France Inter. Je me suis permis de mettre en valeur les éléments qui me semblent majeurs et constituent de premiers éléments d'analyse de ce qui est sorti du Conseil Européen des 21 et 22 juin.

Nicolad Demorand : Bonjour monsieur le Président et bienvenue sur France Inter. Vous êtes le père du projet de Constitution que les Français ont refusé par référendum en 2005.

Valéry Giscard d'Estaing : Les Français ont dit "non" à un référendum...

''ND : Voilà, mais en tout cas la Constitution, ça on pourra en reparler, mais la Constitution est l’armature en quelque sorte du traité simplifié qui vient d’être adopté par les 27 pays membres de l’Union, une émanation donc simplifiée comme son nom l’indique ; vous ne vous êtes pas encore prononcé sur ce nouveau traité. Marque-t-il à vos yeux une avancée positive pour l’Europe ? ''

VGE : D’abord je crois qu’il faut être prudent dans le jugement, il faut attendre pour une raison simple : on n’a pas le texte. Vous savez que ce qui a été décidé à la fin de la semaine dernière, simplement c’est de rédiger un texte, mais ce texte n’est pas rédigé. Il paraît que quelqu’un agitait une feuille de papier à la télévision en disant "voilà le traité simplement". Il n’existe pas. Il existera à la fin du mois de juillet comme projet, et avant la fin de l’année comme texte négocié. Ce qu’on sait donc, ce sont les directives qu’on a données pour préparer ce texte. Alors c’est un compromis, interrompez-moi, moi je ne vais pas faire un discours...

ND : Non, non mais je vous écoute développer votre lecture de ce non texte.

VGE : J’ai beaucoup réfléchi comme tout le monde sur ce sujet, bien qu’entre nous soit dit, je crois qu’il ne passionne pas les Français, un peu à mon regret, mais enfin, c’est comme ça.

C’est un compromis en fait entre trois demandes :

  • la demande de la présidence allemande qui voulait faire ratifier la Constitution en réalité. Les Allemands ont ratifié - pratiquement à l’unanimité -, 18 pays européens l’ont ratifié et l’idée allemande c’était d’acheter la ratification, donc c’était leur objectif.
  • Deuxième demande, les Français, enfin la représentation française qui voulait sortir de l’impasse où l’avait enfermé le référendum d’il y a deux ans. Comment sortir de l’impasse ?

ND : C’est l’idée du traité simplifié.

VGE : On avait imaginé que ce soit par un traité simplifié, sans bien dire ce qu’il y aurait dans ce traité et comment il serait simplifié. Et puis il y avait une troisième demande qui était la demande des Britanniques : empêcher toute avancée de l’intégration européenne. Cela fait trois demandes...

ND : Et alors, ça risque de donner quoi à l’arrivée

VGE : parce qu’elles sont quand même totalement contradictoires, les demandes. Elles sont contradictoires, elles ont abouti à une proposition qui est la proposition de rédiger un texte. Cette proposition est d’abord complexe puisqu’il y a 15 pages pour indiquer comment il faudra le rédiger.

ND : Mais on sait déjà ce qu’il n’y aura pas dans le texte, V. Giscard d’Estaing.

VGE : On sait ce qu’il y aura, on sait ce qu’il n’y aura pas. Alors je voudrais le résumer en quelques mots : d’abord il n'y aura aucune autre avancée institutionnelle que celle proposée par la Constitution, aucune autre. Et pratiquement, mais c’est à vérifier, c’est un peu plus compliqué, il y aura toutes les avancées institutionnelles proposées par la Constitution. Donc de ce point de vue, les Allemands, les partisans du traité constitutionnel, marquent un point fort.

Sur les neuf critères - j’ai un blog, comme vous savez - j’avais dit : il y a neuf critères pour savoir si le traité reprend- le nouveau traité, on donne un petit nom, on l’appelle le "traité modificatif"... Bon, c’est un peu au rabais cette affaire...

ND : Oui, mais au rabais, le mot est important quand même...

VGE : Oui mais on va y venir d’ailleurs. Donc ce traité modificatif reprend pratiquement les neuf avancées du traité constitutionnel. Donc, de ce point de vue, ce serait un progrès. Deuxième élément qui est frappant, c’est quand même le recul de l’esprit européen...

ND : Même la poussée d’euroscepticisme dans l’autre sens, très forte.

VGE : Dans les textes. Par exemple, c’est dit dans le début, on dit "le concept constitutionnel qui consistait à abroger tous les traités actuels pour les remplacer par un texte unique est abandonné". Le mot "abandonné" est fort...

ND : Mais, je vous sens déçu, V. Giscard d’Estaing.

VGE : Attendez. Ensuite, on a les symboles de l’Union qu’on abandonne...

ND : Ah oui, bah ça, les drapeaux...

VGE : Le drapeau qui flotte partout d’ailleurs, je ne sais pas ce qu’il faut faire..., est-ce qu’on aura le droit de le faire flotter à titre privé ? Enfin, il disparaît. Ce malheureux Beethoven est renvoyé à la case départ ou en tout cas à la première symphonie puisqu’on lui enlève la neuvième. Tout ça, ce sont des reculs. Et les Britanniques ont pris leur distance par rapport à un certain nombre de dispositions en disant : nous ne les appliquerons pas en ce qui nous concerne. Donc vous avez un élément de recul dans l’ambition européenne.

Et vous avez un troisième élément, alors qui lui, est inconnu pour le moment, c’est : y aura-t-il ou non, simplification ? La France a souhaité, les Français l’ont imaginé, ils ont dit "ça serait mieux si c'était plus simple". Alors il faut attendre le texte, parce qu’il faut savoir qu’au lieu d’avoir un traité, on en aura deux, ça serait contenu dans deux traités, qu’on conserve tous les traités antérieurs qui sont un paquet monumental parce qu’ils font plus de 1.100 pages et donc, est-ce que le total de ces deux traités et des traités antérieurs, ça sera une simplification ? On le verra à la fin.

ND : Alors, est-ce que je fais violence à votre pensée V. Giscard d’Estaing, en disant qu’il n’y a pas de quoi pavoiser après ce sommet de l’Union ?

VGE : Non. Vous savez, on pavoise toujours, c’est toujours la même chose, n’est-ce pas, quand on aboutit à un accord, parce qu’à ce moment-là, on dit "on a évité la crise". Donc le fait de pavoiser c’est de dire "on a évité la crise". Sur le fond, il faut attendre, il faut que les Français attendent la sortie du texte pour vérifier qu’il y a bien les avancées du traité constitutionnel - ce que je crois - et pour voir, c’est eux qui le diront, si le résultat total est un résultat simplifié.

ND : Oui mais quand N. Sarkozy dit : "l’Europe qui en bougeait plus s’est remise en mouvement", vous dites attendons de voir ?

VGE : Je crois que là, il faut... - enfin je ne vais pas contredire le Président, mais je crois qu’il faut - être plus prudents parce que les Anglais, qui ont été très présents dans cette négociation, ont fait marche arrière. Alors est-ce que lorsqu’un des grands pays de l’Europe fait marche arrière, est-ce qu’on peut dire que l’Europe avance ? Le recul psychologique : c’est la première fois dans un texte européen qu’il n’y a aucune déclaration lyrique ; lorsque Schumann a fait sa première déclaration, c’est en 1950, à la fin il disait "première étape sur la voie d’une fédération européenne. Là, il n’y a rien.

ND : Mais c’est important le lyrisme ?

VGE : Je crois que c’est important pour les peuples. Je crois que toutes les grandes aventures humaines ont été plus ou moins entraînées, accompagnées par un lyrisme. Et je me souviens, quand j’ai ouvert la Convention européenne, j’ai dit "il faut à nouveau faire rêver d’Europe". J’ai été applaudi par toute la salle...

ND : Vous prêchiez des convaincus, il faut dire.

VGE : Non, à l’époque non, la Convention européenne c’était une délégation de l’ensemble des Européens : il y avait des eurosceptiques, il y a des nouveaux, il y avait les anciens, ce n’était pas des convaincus et ils ont applaudi. Je crois que nous sommes dans une période historique où il est très important de savoir si l’Europe va réellement exister ; c’est-à-dire jouer un rôle, ce n’est pas seulement exister pour elle-même, jouer un rôle, influencer les évènements. Est-ce qu’elle va vis-à-vis du monde qui change du point de vue économique, vis-à-vis de la globalisation qui a des conséquences énormes, est-ce que l’Europe va exister ? Et c’est très symbolique, on affaiblit sa représentation. Dans notre texte, le ministre des Affaires étrangère s’appelait ministre des Affaires étrangères... Maintenant c’est un haut représentant, mais c’est la même chose, dit N. Sarkozy : "ne nous battons pas sur des mots". C’est quand même une appellation néocolonialiste, un haut représentant, ce n’est pas du tout une appellation diplomatique. Tout le monde sait ce que c’est qu’un ministre des Affaires étrangères et quand vous réfléchissez, le refus de dire qu’il y aura un ministre des Affaires étrangères d’Europe, ça veut dire qu’il y aura 27 ministres des Affaires étrangères en Europe, à quoi servent-ils ? Est-ce qu’il y a dans ce petit espace, qui est un petit espace, où nous sommes tous plus ou moins pareils, place pour 27 diplomaties et 27 politiques étrangères ?

''ND : Mais vous pensez vraiment qu’il y a un enjeu métaphysique derrière le fait d’appeler une directive une loi, ou de ne pas appeler une loi une directive, V. Giscard d’Estaing ? ''

VGE : Mais naturellement oui...

ND : Métaphysique ?

VGE : Naturellement, oui. Lorsque toutes les grandes révolutions se sont faites, on a dit, il faut le respect de la loi, les pays sont gouvernés par les lois, ils ne sont pas gouvernés par des règlements et des directives. D’ailleurs dans cette salle - il y a quelques collaborateurs qui sont là, ou quelques journalistes - ça m’amuserait qu’ils me disent quelle est la différence entre une directive et un règlement car à mon avis, même eux ne le savent pas. Donc quand on va expliquer aux 500 millions d’Européens qu’ils seront à nouveau gouvernés par des directives et des règlements, ils ne sauront pas ce que cela veut dire.

ND : Mais on peut dire que l’histoire de l’Union européenne, V. Giscard d’Estaing, est une histoire qui est pavée de symboles et de lyrisme comme vous le disiez tout à l’heure, ça n’a pas empêcher la crise d’arriver ; alors est-ce qu’il ne faut pas essayer la voie pragmatique maintenant ?

VGe : Non, essayons justement d’être modestes et prudents, il va falloir voir ce qui sort de ce travail. Il ne faut pas voir quelle est la posture initiale, il faut voir le résultat de ce travail. S’il y a toutes les avancées du traité constitutionnel, si le texte est un texte accessible aux citoyens, le résultat sera positif, avec néanmoins une nuance : c’est qu’on aura vérifié dans cette circonstance qu’un grand pays, membre du système, qui est la Grande-Bretagne, ne souhaite plus participer aux avancées de l’intégration européenne. Et qu’il faudra donc en tirer les conséquences.

ND : Lesquelles d’après vous ?

VGE : Trouver un statut particulier pour la Grande-Bretagne. C’est intéressant d’avoir ce changement, aujourd’hui d’ailleurs, de personnalité...

ND : T. Blair qui quitte Downing Street...

VGE : J’en parle avec expérience parce que c’est ce que nous avons fait une fois. Quand nous avons fait l’Union monétaire, la création de l’euro, les Britanniques étaient en Europe et ils ont refusé l’euro. Alors on a monté un système dans lequel nous avons l’euro, l’ensemble des pays de la zone et les Anglais ont été mis en situation d’exception. Eh bien il est probable que c’est vers ce type de comportement et de pratique qu’il faudra s’orienter. Il ne faut pas décourager la volonté d’intégration des Européens, elle est vitale pour notre Continent. Si les Britanniques souhaitent avoir une situation à part, il faut être capable de le leur proposer et eux, de l’accepter.

ND : Si vous n’aviez qu’un mot V. Giscard d’Estaing, vous qui êtes membre de l’Académie française, pour décrire la situation de l’Union aujourd’hui, vous choisiriez lequel ?

VGE : Latent.

ND : Merci infiniment.